30 avril 2008

Spécial Mai 68… et moi



Vaqui lo polit mes de mai
Que tout galant planta son mai
N'en plantarai un a ma mio
Serà mai aut que sa teulisso

(chanson traditionnelle occitane)






















1. Coup de blues


Ça a commencé par une émission sur France 3, il y a quelques semaines. Il y avait Max Gallo, Edouard Balladur, Jean-François Copé et Daniel Cohn-Bendit. Curieux plateau en vérité. On surfait encore sur la vague de l'impayable discours de Sarko : "Voyez comment l'héritage de Mai-68 a introduit le cynisme dans la société et dans la politique… Voyez comment le culte de l'argent-roi, du profit à court terme, de la spéculation, comment les dérives du capitalisme financier (sic) ont été portées par les valeurs de Mai-68…" (Je vous en livre les meilleurs extraits : vous trouverez en bas un lien pour en lire l'intégralité)

Curieuse émission pour tout dire : il y avait, parmi d'autres, un sujet sur l'exemplaire comportement de la police et des réflexions pathétiques de Jean-François Copé sur le "simple monôme d'étudiants"… Même Balladur avait des propos plus subtils et pondérés !

Ce soir-là, j'ai eu un vieux coup de blues.
N'allait-on plus entendre que la parole simpliste et revancharde d'encore jeunes vieux cons (même très sympathiques) ?

J'avais envie d'écrire "Nous avions vingt ans et sans en rien connaître, nous voulions changer la vie" !
J'avais envie d'écrire que "Sous les pavés la plage", ça vous avait une autre gueule que "Travailler plus pour gagner plus" !
Et que sous la tempête dans les crânes de ces années-là, il y avait à tout le moins un questionnement radical sur le sens des choses…

Depuis, heureusement, des flots d'articles et de bouquins ont coulé sous les ponts de nos quinquets avides. Et pour ne pas parvenir à se faire une religion sur la complexité de la chose, il faut le faire exprès !

2. Il est obligatoire d'interdire

Tout a été dit.
Que tout est parti de la protestation contre la guerre du Vietnam, l'assassinat de Martin Luther King, de Che Guevarra, ou de l'espoir de certains pays de l'Est de "rendre au socialisme un visage humain" ;
Que tout est parti des étudiants mâles de Nanterre, qui avaient occupé un an plus tôt le… dortoir des filles ;
Que la révolte était avant tout une révolte de fils à papa ;
Qu'ils ne voulaient pas prendre le pouvoir parce qu'ils n'auraient pas su quoi en faire ;
Que les outils d'analyse du marxisme et sa phraséologie pétrifiée n'étaient peut-être pas les meilleurs atouts pour… "jouir sans entrave" ;
Que d'ailleurs, les slogans étaient absurdes, comme "Il est interdit d'interdire" (sans voir au passage la poétique contradiction de la proposition : il est donc également impossible "d'interdire d'interdire" !). Comme dit Sab : aujourd'hui, Dieu merci, il est obligatoire d'interdire !
Que c'est encore les petites amies des lanceurs de pavés qui préparaient la popote ;
Qu'à force de contester l'autorité, on a bien vu ce que ça donnait à l'Ecole de la République ;
Qu'à force de rechercher compulsivement le plaisir immédiat et individuel on a développé… l'individualisme ;
Qu'à force d'en vouloir à l'autorité de l'Etat et en particulier à De Gaulle, on créait le lit du libéralisme et du retour à un certain atlantisme ;
Que la CGT et le PC vraiment ne trouvaient pas cela très raisonnable ;
Que, définitivement, tout cela n'était vraiment pas raisonnable…
Tout cela est vrai. Sarko a-t-il raison ?





3. En 68, j'étais vieux

En 1968, moi, j'étais vieux. Comme Jean-François Copé.
J'étais du genre à poser les mêmes questions : "Mais ousque ça va aller si on sait pas ousque ça va aller ?"
Et puis voilà qu'un tsunami mental m'a emporté : rôle de l'éducation, rôle des femmes, rôle de l'art, de l'argent, de la famille, de la consommation, des vieux schémas politiques, sens de la vie, enfin… : il fallait le refaire, bon Dieu, le monde, oui ou merde ?
Je n'ai pas lancé de pavés (heu… je n'ai pas non plus matraqué).
Mais comme j'étais dans une école d'art, on a fait la révolution culturelle ! Pas la chinoise : une révolutionnette ouverte, artistique, humaniste, solidaire et bordélique.
Ça a commencé de façon parfaitement absurde. Un matin, une poignée d'élèves devant la porte fermée. Qu'est-ce qu'on fait ? On fait la grève ! Et roule ma poule, on s'est pris pour des vieux routiers du militantisme : cellules d'écoute permanente des médias ; commissions, sous-commissions, refaisage du monde (Commission "Enseignement artistique"), conférences sur le dessin d'enfant, le théâtre contemporain, Marcuse, Reich, invitation de Clara Malraux, création d'une troupe de théâtre, fabrication d'une structure géante depuis les caves jusqu'au ciel…
Y a plus eu de métro : j'allais en solex. Y a plus eu d'essence : j'allais à pied. D'autres restaient à dormir. Moi j'ai fondé bien sûr un petit journal…
















Le Parisien et Paris-Match s'en fourraient jusque là ! Tu penses, des bagnoles qui brûlent et de la castagne !
Les petits groupes anars, trotskards ou maos dont on n'avait jamais entendu parler s'engouffraient dans la brèche : tu penses, c'étaient les seuls à proposer des théories !
Les politiques traditionnels ne comprenaient rien au film (ils n'étaient pas les seuls). Tu penses, "Elections, pièges à cons" !
N'empêche, quand il s'est agi de recadrer les revendications ouvrières, les négociations ont abouti à des résultats importants (+ 35 % du SMIG, l'ancêtre du SMIC, + 10 % en moyenne pour les autres salaires, selon Wikipedia, et reconnaissance de la cellule syndicale d'entreprise !) Nous autres, on trouvait ça un peu mesquin, de ne s'intéresser qu'au fric… Ça paraît ridicule aujourd'hui, non ? Est-ce que ça l'est vraiment ?…
Et puis on parlait ! On se parlait ! Mai-68, révolution logorrhéique !!!

4. Sarko et l'éléphant

Sarko ne cherchait pas à analyser Mai-68, il tentait un coup pour draguer du côté de la France réac et bien pensante. Alors il a fait comme les six aveugles de la fable devant l'éléphant : Mai-68 est totalitaire (CRS=SS), sans foi ni loi (Vivre sans contrainte et jouir sans entrave), individualiste (Mes désirs sont la réalité)… Mais l'éléphant a une trompe ET des défenses ET des grosses pattes ET des poils !

Je ne redirais pas — tant d'autres l'ont dit — que lui-même, Not'-Bon-Président-que-Benoit-XVI-l'ait-en-sa-Sainte-garde, est paradoxalement un enfant de ces années-là : il est dans le jouir, il s'autorise un remariage express impensable à cette époque où les femmes ne pouvaient ouvrir un compte sans l'autorisation de leur mari, où la pilule venaient à peine d'être votée, où la sexualité était quasiment un péché, où l'IVG était punie de prison, ou le divorce était compliqué.

Ah il y en a eu plein, des excès grotesques, et même des conneries, c'est la loi du genre : le black-out sur les sentiments familiaux, par exemple ! Ou l'interprétation de toutes choses en termes de luttes des classes, qui a plombé bien des études… L'idée qu'une femme devait dire oui sinon t'es coincée, chérie… On était passé d'un extrême à l'autre, cette fois c'est la loi du balancier… Il fallait TOUT remettre sur le marbre !

Mai-68, ça n'a pas duré un mois ; ça a duré des années ! Et sous la période de glaciation pompidolienne (alors c'est à cause de lui, si l'Ecole est devenue si mauvaise ?) couvaient encore les idées dont les Evénements avaient été le catalyseur : antistalinisme, remise en cause de la consommation névrotique, sensibilité à l'écologie, implication sociale et politique, collégialité, solidarité, défense pointilleuse de la liberté et refus des censures, libération des mœurs…

5. N'en parlons plus

N'en parlons plus. Surtout si c'est pour faire comme l'auteur du discours de Sarkozy ou Jean-François Copé, proférer des âneries.
C'est d'ailleurs ce que préconise Daniel Cohn-Bendit dans son livre : "Forget 68 !" (Ed. de l'Aube, France Inter)
Très curieusement, c'est lui qui en parle le mieux, et pas que en bien.
Son analyse dans l'interview de Télérama est lumineuse. Forget mon article et lisez le sien ici :

Bonus

Comme "cadeau gratuit" (c'est ainsi que sont les cadeaux maintenant dans les réclames : gratuits !!!)
permettez-moi de vous offrir quelques bribes de la pensée Soixante-Huit, version poétique :

DIEU, JE VOUS SOUPÇONNE D'ÊTRE UN INTELLECTUEL DE GAUCHE (Condorcet)
DESSOUS LES PAVÉS C'EST LA PLAGE (Sorbonne)
MAKE LOVE, NOT WAR (Nanterre)
RIEN (Censier)
NE ME LIBÈRE PAS JE M'EN CHARGE (Nanterre)
SISYPHE !… (Censier)
NOUS SOMMES TOUS DES JUIFS ALLEMANDS (Sorbonne)
SOYEZ RÉALISTES, DEMANDEZ L'IMPOSSIBLE (Censier)
ENRAGEZ-VOUS ! (Nanterre)
DANSONS LA GIGUE (Nanterre)
LAISSONS LA PEUR DU ROUGE AUX BÊTES À CORNES (Beaux-Arts)
L'IMAGINATION PREND LE POUVOIR (Sciences Po)
LA VIE EST UNE ANTILOPE MAUVE SUR UN CHAMP DE THONS. TZARA (Sorbonne)

Tzara : quand je vous disais que Mai-68 était dada : nous y v'là !

N'oubliez pas en revanche que :

Les électrices trotskystes ont des votes bien menus

Sous le goudron, le muguet,

Votre ami dévot

Le discours de Sarkozy, 29/04/07

5 commentaires:

  1. J'étais juste un peu trop jeune (16 ans), j'crois que j'fais mon 68 à moi tout seul depuis toujours, j'voulais sauver une princesse, une quête du Graal bien à moi, quoi! Et puis derrière le discours de 68 je soupçonnais déjà un certain conformisme de l'obligation du plaisir, du bonheur, de la détente, de la perte de la virginité à 12 ans, etc.... A 25 ans, je cherchais des interdits introuvables à culbuter, tu vois l'genre... Tous mes amis étaient évidemment de gauche, bien qu'ils ne pensaient probablement pas à grand chose.... J'adorais leur faire dresser les cheveux sur la tête en leur disant d'une voix de baryton basse bien à moi: "Tu sais, j'ai fait mon service et j'ai même demandé à aller aux paras...." Tu vois l'genre.... ça c'était mon 68 à moi!
    Je crois que je m'offusquais que la liberté puisse être à la portée de tout le monde... Je trouvais ça écoeurant! Naturellement, seul un gars formidable comme moi pouvait en goûter le parfum vitriolé après des obstacles que j'étais seul à pouvoir surmonter. Une fois le but atteint, je fréquentais un club de quelques élus de la chose.... ça c'est du dandysme, mon vieux!
    Bon c'était vrac....

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  2. En 68 j'étais très jeune puisque j'avais moins de 4 ans... Autrement dit, je suis une fille de 68, une de ces enfants nées dans les années juste post événement, et portée par une idéologie très libertaire... très changeons le monde... et voilà, et ben quoi??? Aujourd'hui j'ai 35 ans, mai 68 fête ses 40 et je regarde mon héritage parfois tristement.
    Figurez-vous que je suis allée en Andalousie, hé oui c'était vraiment un très beau voyage (dixit précédemment) et au détour d'une soirée tapas à Granada, je profite avec joie de tous ces instants si ténus et magiques (parce que j'ai appris à regarder les petites choses de la vie) et je rencontre 6 femmes en voyage également, la soixantaine. La conversation s'engage facilement et agréablement sur 68 oui, oui. Je revois cette femme racontant les manifestations pour le droit à l'avortement avec son bébé dans sa poussette. Aujourd'hui elle est seule et rencontre des copines de fortunes dans un voyage organisé! Je peux pas vous dire vraiment pourquoi, mais je me suis sentie si triste d'un coup. Héritière sans aucun doute et reconnaissante ho combien a cette génération d'avoir permis que je vive cette vie... et pourtant qu'en fais-je aujourd'hui???
    J'ai le droit de choisir ma sexualité
    j'ai le droit de choisir ma contraception
    j'ai le droit d'avorter
    j'ai le droit de choisir d'avoir des enfants quand je le souhaite
    j'ai le droit de ne plus me référer au modèle classique du couple
    j'ai le droit et les moyens d'être autonome, économiquement et psychologiquement.
    Je devrais me sentir libre... et pourtant quelques fois, souvent de fois je me sens moyennement libre parce que les carcans ne semblent pas avoir explosé tant que ça!!
    Bien sûr, on se sépare plus facilement qu'avant, etc. etc. Mais on n'en finit pas de chercher à être heureux d'une autre manière et ??? Suffit-il de changer de conjoint pour être heureux?
    OK tout n'était pas bon à prendre dans cette petite révolution... Mes parents, franchement ils étaient pleins de rêves, mais ils étaient aussi franchement bien paumés. Trop de drogues, trop de j'men fous de tout, pas assez de cadre clair pour les enfants, et beaucoup de souffrance à la clef.
    Au final, ceux qui sont retombés sur leurs pattes ont plutôt adopté un modèle de vie assez classique, et qu'a-t-on gagné maintenant ???
    Je ne prône pas le retour en arrière, ne vous y trompez pas!! Mais quand on veut la liberté, il faut l'assumer, et il faut se donner les moyens de l'être. Je voudrais que ce vent de liberté continue de souffler longtemps comme une brise légère et s'incarne dans des valeurs (oui, oui je dis bien des valeurs) qui soient porteuses de sens. On fête 68, mais 68 n'est toujours pas incarné.

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  3. Moi je dis : vive Justin.

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  4. très bon
    j'ai eu beaucoup de plaisir à lire ton billet
    c'est vrai qu'on a mis des années à digérer
    et ce n'est pas fini

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  5. En fait, je préfère 69, mais c'est très personnel comme point de vue.

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A vous de jouer !