11 mars 2013

Le Bon Vieux Temps !







A l'intention des tout-va-malais, 
des ça-n'a-jamais-été-plus-pireux, 
et pour éclairer le faisceau laser des jeunes générations, 
un petit tableau d'une époque révolue : 
mon bon vieux temps à moi.
Seulement Zut Alors, mais vous verrez ça plus loin…


Paname

Paris sentait la suie. Paris était noir, et je te jure, ça filait le bourdon au retour des vacances. Dans les immeubles ordinaires, l'escalier sentait le moisi. La "boîte à ordures" du logement ressemblait à une auge rectangulaire de plâtrier et restait ouverte. Les poubelles, métalliques, étaient ramassées à l'aube, à grand fracas (mais les camions n'entravaient pas la circulation en pleine journée)…
Il n'y avait pas encore un feu rouge tous les vingt mètres, mais des pavés inconfortables. Des coups de klaxons. Des prises de bec nombreuses entre conducteurs…
Les enfants braillaient dans les cours. On s'interpellait de fenêtre à fenêtre. Il ne venait à l'idée de personne d'engueuler le serrurier d'en bas pour le bruit de ses machines.
Paris était bien plus pollué qu'aujourd'hui : il n'y avait pas de pots catalytiques, les poêles à charbon et les usines crachaient une fumée âcre.
Les salles de bain étaient rares : le samedi on allait "aux douches". Le reste de la semaine, ben, on sentait la transpiration. Et plus, si affinités.
Il y avait bien moins de verdure qu'aujourd'hui, et les squares étaient sinistres…
On fumait. On fumait partout, sauf au cinéma (excepté au Grand Rex, à une époque). Les pmu étaient bleus de la fumée des gauloises et des gitanes.
La ville-lumière n'était pas encore devenue cette bonbonnière dorée, ce musée impeccable à ciel ouvert…
Et pourtant c'est ce Paris-là qu'ont chanté les poètes !
Avec une rue de Lappe suintante, un Richard-Lenoir et sa Foire à la ferraille, une Foire du Trône à la Nation, avec ses relents de frites cuites dans le saindoux (on faisait déjà des économies sur le dos du chaland, à l'époque !)

Bagnoles et cong' pay's

Dans les Arondes et plus encore les Dyna Panhard, on avait mal au cœur à cause des odeurs d'essence. La buée sur le pare-brise, les jours de pluie froide, ne disparaissait qu'avec un chiffon, dans la Dauphine. En ville, la nuit, en revanche, on n'était pas ébloui encore par les feux des autres voitures : on n'avait pas imposé les feux de croisement. D'ailleurs on disait "les codes". 
En train, on mettait neuf heures pour rallier Nice depuis Paris. Comme aujourd'hui lors d'un incident technique.
Les toilettes des cafés et restaurants étaient de "moyen-propre" à "franchement dégueu", à peu près partout dans notre beau pays.
Les petits hôtels de province étaient carrément craignos.

Rustines

Maman devait repasser ses serviettes périodiques, sans que j'en devinasse d'ailleurs l'usage, et les couches des bébés ne se jetaient pas. 
Ça commençait à ne plus beaucoup se faire, mais on reprisait encore chaussettes et pantalons, mes amis. 
A la campagne, on reprisait même les cuvettes en ferraille avec des "rustines". D'ailleurs il me souvient qu'on ne rachetait pas un vélo dès qu'il était crevé. Triste époque !

La santoche

Il existait encore des salles communes dans les hôpitaux.
L'échographie n'existait pas, alors on ne savait pas s'il fallait tricoter la layette en rose ou en bleu. 
L'IRM n'existait pas. L'endoscopie était rudimentaire. L'anesthésie restait problématique. Mais l'acide acétylsalicylique est déjà en orbite (d'ailleurs, depuis qu'il existe des saules)
La mode était alors à l'appendicectomie. Et à l'ablation des amygdales (ah ! je serais bien devenu étheromane !)

Quincaille

La radio, dont on se délectait, n'émettait qu'en modulation d'amplitude — ondes longues en particulier, sensibles aux "parasites" des mobylettes,— et le son était plutôt médiocre (à peu près comme les pubs "compressées" sur RMC ou NRJ aujourd'hui)… 
La télé durait vingt ans, mais elle se déréglait souvent… Combien de quarts d'heure passés sur les petits boutons de derrière (il paraît qu'il y avait des risques de choper des rayons X !)
Mon magnétophone portatif pesait trois kilos et demi. 
Ma Paillard-Bolex se remontait à la main ! 
Ta facture de téléphone, lorsque tu avais le téléphone (plusieurs mois d'attente) était impossible à contester ! D'ailleurs il fallait un rendez-vous spécial pour y accéder ! 
Imprimer un journal de lycée, c'était vachement artisanal et assez galère (mais la douce odeur des stencils !)… 
Pour rectifier une faute de stylo sur son cahier, on utilisait du Corector, qui bouffait en même temps les petits carreaux. Mais le buvard buvait. D'ailleurs, on disait "Ça buve !"

Boustifaille

La bouffe était peut-être moins bourrée de pesticides (encore que), mais les petits abricots jaunes farineux étaient immangeables.
Il fallait trier les lentilles et chasser l'asticot dans les cerises. Ou le boulotter.
Le poulet industriel a pué le poiscaille pendant des années. Les tomates avaient encore un peu de goût, mais pas les golden. 
Il fallait filer un pourliche au poissonnier s'il vidait le poisson (comment ça : le poisson était cinq fois moins cher ?)
La boulangère te rendait la monnaie avec les mêmes mains que celles qui avaient servi le pain (une remarque ?)
On rapportait les bouteilles de verre à la consigne (ça me rappelle un dessin de Reiser !)…
Le pinard, ah ! le Gévéor ! Le vin des rochers — le velours de l'estomac !

Zut alors !

Pan sur le bec ! L'écrit lui-même s'est chargé de distordre mon intention première. J'avais envie de remettre les pendules à l'heure, contre tous les tenants du catastrophisme ambiant, les moroses, les contempteurs de l'époque. Leur dire : voyez, ça n'a jamais été rose, y avait déjà du mercure dans les pommes, du cuivre dans les vignes et des particules néfastes dans le bois de Vincennes !
Et va savoir pourquoi, même à l'évocation d'un Paris pourri, d'un train qui se traîne, de poubelles pas belles, d'éther délétère, d'ondes trop longues ou d'astibloches dans le calendos, je n'ai pas du tout convoqué l'enfer… Tant il est vrai que tout est question de ressenti ! On me dira que les années d'enfance, que la nostalgie, que le contexte… Justement ! La pensée reste engluée, qu'on le veuille ou non, dans ce réseau d'émotions, de parti-pris, d'influences. Et puis tout est toujours plus compliqué qu'on le croit. Comme dit Edgar Morin !

La nostalgie serait donc bien ce qu'elle était ?

N'oubliez pas :

Quels bœufs !







3 commentaires:

  1. C'est terrible pour moi de te dire ça, Justin, mais quand j'te lis, j'peux pas m'empêcher de penser que t'as raison, des fois : c'est vrai que c'était parfois pire avant mais mieux quand même, des fois. et t'as oublié les blagues de Carambar, les Malabar, les Caransac et les gitanes qui puaient grave, sans parler de l'odeur des lys dans l'église et des potins sur le parvis, avec les habits du dimanche.

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  2. ah ben j'ai reconnu les poubelles en ferraille, les arondes et panhards, les rustines et les consignes, et plein d'autres croustillants de cette époque panamique. Et les roudoudous, personne n'y pense ? et le droit à ne pas aller à l'école, à ne pas travailler lorsque nous étions indisposées ? Alors, mieux ou pas mieux ? C'est que le présent nous tombe toujours dessus sans crier gare. N'avions nous pas cru, dans l'enfance que plus tard nous serions des hommes, des vrais ? Qu'on saurait faire, que tout serait nickel ? Sauf que l'après n'est pas l'après de l'avant, mais un autre après, pas celui de cet avant-là. Il y a eu mitose, meiose et mutations... Un certain sentiment d'obsolescence et de trahison flotte dans nos esprits ... Juste qu'on prend conscience d'une autre relativité des choses, d'une espace-temps bien plus grand que nos petits mondes. et on rétrécit un peu, non ?

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  3. Jehan Widwomirjeudi, 06 juin, 2013

    Ce qui fait d'une époque qu'elle est vivable ou pas, c'est pas tant ce qui s'y passe mais l'espoir qu'on a que les choses s'améliorent. Les années 50 et 60 étaient pleines de promesses à venir : tout y était à embellir. Dans notre monde parfait (ah ah !) que reste-t-il d'espérance ?

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A vous de jouer !